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Camarades de gauche, merci

Jacques Perrin
La Nation n° 2191 31 décembre 2021

Certains lecteurs s’étonnent peut-être que nous fassions l’éloge d’essayistes «marqués à gauche», tels que feu Bernard Stiegler, sa fille Barbara, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bruno Latour ou Dominique Bourg. Nous cherchons notre miel partout et continuerons à recenser des livres d’auteurs dont la position sur l’échiquier politique ne nous enchante pas a priori.

Que se passe-t-il? La distinction droite/gauche n’a été à peu près claire qu’au moment de la Révolution française, quand elle désignait les députés partisans d’une monarchie forte (assis à droite de l’Assemblée constituante) et leurs adversaires voulant priver le roi de toute prérogative essentielle (assis à gauche). L’opposition des conservateurs et des libéraux dura un temps, puis se brouilla.

La Nation n’est pas un journal de droite ni d’extrême-droite. Elle ne détermine pas ses positions selon des «valeurs démocratiques» ou des projets utopiques, mais d’après la réalité du bien commun vaudois. On pourra parfois nous qualifier d’idéologues (l’idéologie, selon le philosophe Paul Ricœur, n’étant pas un concept forcément négatif), mais nos idées sont nourries par une terre, des mœurs et une histoire bien réelles. Elles sont destinées à se corriger de manière à coller à la réalité du pays, qui se modifie, comme toute chose ici-bas. Nous avons des principes, tel le fédéralisme, mais nous sommes attentifs à ce qui se passe et à ce qui s’écrit, notamment dans le camp de ceux qui ne nous aiment pas. Les surprises sont fréquentes.

La distinction droite/gauche ne nous a jamais convenu. C’est une invention démocratique qui tient les opinions individuelles pour sacrées, liées à des organisations, les partis, censées les représenter selon des tendances qui se multiplient et divisent le pays artificiellement.

Cependant nous sommes forcés d’utiliser cette répartition qui s’est imposée en politique. Nous sourions quand les événements parfois la déjouent.

Cela se produit de nos jours où une quantité non négligeable de penseurs classés à gauche nous captivent alors que la Ligue vaudoise est présumée de droite. Le brouillage des lignes n’est pas nouveau. L’Action française créa un Cercle Proudhon, du nom de l’anarchiste franc-comtois. L’écrivain Charles Péguy réconcilia monarchistes et républicains. Camus s’en prit à Sartre et aux marxistes. George Orwell fut impitoyable avec ses amis de la gauche britannique. Des Jean-Claude Michéa, Alain Finkielkraut, Michel Onfray ou l’écrivain communiste Jérôme Leroy ne sont que très partiellement fidèles à leur camp d’origine. Le philosophe démocrate Jacques Bouveresse ne cesse de vitupérer le «déconstructionniste» Michel Foucault. Le romancier popiste vaudois Julien Sansonnens est soudain loué par l’hebdomadaire français «zemmourien» Valeurs actuelles.

A cause de l’écologie, du centralisme de l’Union européenne, du renouveau russe, de la puissance chinoise, de l’influence du numérique et des réseaux sociaux, de l’importation récente de doctrines américaines sur le féminisme, l’antiracisme et l’orientation sexuelle, la gauche et la droite se sont fracturées. A droite, l’individualisme libéral mondialiste ne fait pas bon ménage avec le souci de la souveraineté nationale et le conservatisme. A gauche, le libertarisme bourgeois-bohème adepte des modes américaines ne convient pas aux socialistes syndicalistes marqués par la lutte des classes, attachés à un certain universalisme républicain, à la protection offerte par le cadre national face au capitalisme néo-libéral déchaîné et à l’importation de main-d’œuvre immigrée corvéable en dehors de toute règle. L’écologie elle-même se partage entre pragmatistes, s’efforçant de soigner leur environnement, et obsédés de l’effondrement planétaire imminent, de l’extinction et de la rébellion.

Aussi nous efforcerons-nous dans les prochains numéros de La Nation de présenter des auteurs de gauche dont nous nous sentons plus proches que de certains libéraux classés à droite.

Nous relevons cinq sphères de rapprochement possible.

Premièrement, la volonté de réhabiliter la notion de vérité comme adéquation de ce qui est dit avec ce qui est, et non comme effet de pouvoir ou comme invention des dominants pour consolider le pouvoir patriarcal blanc. Cette réhabilitation s’accompagne du soin porté au langage dont la précision et la simplicité doivent prendre le pas sur la langue de bois politico-médiatique, managériale ou pseudo-scientifique de prétendus chercheurs.

Deuxièmement, le souci de corriger les excès de la mondialisation: l’ubérisation de la vie économique, la dénaturation des rapports de travail opérée par un management indifférent aux travailleurs rabaissés au rang de ressources humaines évaluées selon leur capacité de s’adapter, leur mobilité, leur flexibilité et depuis peu leur agilité.

Troisièmement, la protection contre l’orgueil productiviste, qui détruit le cadre de vie naturel et politique; le respect des nations et le refus d’un gouvernement mondial.

Quatrièmement, l’attention portée aux risques d’un totalitarisme inédit à cause de la numérisation et de la surveillance généralisées, de l’obsession de l’hygiène et de la santé, du transhumanisme, du racisme antiraciste, de la neutralisation des sexes et des genres.

Cinquièmement, la lutte contre la perversité individualiste: Je suis libre, je n’ai pas de dettes vis-à-vis de mes ancêtres et de la communauté où je suis né; je me construis tout seul (mais je ne refuse pas un revenu minimal étatique); je fais ce que je veux, quand je veux, j’en ai bien le droit; je change d’identité et je migre selon mes envies, etc.

A cela s’ajoutent des opinions concordantes sur les approches nouvelles des totalitarismes nazi et soviétique, le souhait d’une école moins utilitariste, la perplexité suscitée par l’art contemporain, l’impossibilité de débattre avec les minorités victimaires, les impostures intellectuelles produites par certaines facultés universitaires.

Nos ennemis ne sont pas toujours là où on croit. L’amitié politique se déploie dans des directions imprévues.

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