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Le centenaire de Markevitch

Jean-Blaise Rochat
La Nation n° 1946 27 juillet 2012

Cet été, la ville de Kiev a d’autres préoccupations que de commémorer le centenaire de la naissance d’un de ses plus célèbres enfants, le compositeur et chef d’orchestre Igor Markevitch, né le 27 juillet 1912. En quoi cela nous concerne-t-il? En vérité, cela nous concerne plus que les Ukrainiens. Des contraintes familiales et les vicissitudes de l’histoire ont conduit cet illustre musicien à passer une partie de son enfance et son adolescence sous nos cieux, et à y revenir régulièrement. A cause de l’état de santé de son père, atteint de tuberculose pulmonaire, la famille s’installe en 1915 à la Tour-de-Peilz, dans une maison louée, la villa Maria. La révolution soviétique empêchera tout retour dans la patrie.

Désormais les copains de jeu du jeune Igor s’appellent Porret, Gardiol ou Pilloud. Il fait partie de la première troupe des scouts du Vieux-Mazel: «nos courses avaient lieu le samedi après-midi, parfois le dimanche, et ces évasions me comblaient, surtout le camp d’été que nous organisâmes en valais. C’est là que je fis ma “promesse d’éclaireur“ après avoir été préparé par mon chef de patrouille Victor de Gautard. Je me souviens ne pas en avoir dormi la nuit, tant cet engagement me paraissait solennel. Notre instructeur, M. Briod, un homme délicieusement non-conformiste et bohème, nous enseignait la botanique, et n’avait pas son pareil pour réparer un jouet. Quand j’étais fatigué, il me portait sur son dos dans son sac de montagne. Briod m’appelait “Tabaki“ du nom de la mangouste du livre de la Jungle.»

Il apprend le piano chez une élève de son père, assiste à un des tout premiers concerts de Clara Haskil, qui interprète le concerto de Schumann sous la direction d’Ansermet au Casino du Rivage à Vevey. il parfait sa culture musicale auprès de son professeur de français et de latin au collège, Emmanuel Buenzod, journaliste, romancier et musicographe talentueux (on lui doit notamment des ouvrages sur Beethoven, Schumann, Schubert et Franck, qui ont marqué leur époque et mériteraient sans doute une réédition). «Je me souviens de ma fierté – je devais avoir onze ans – la première fois que ce maître redouté, feignant d’oublier mes déclinaisons boiteuses, m’invita chez lui pour écouter sur son gramophone à manivelle des oeuvres de Beethoven, auquel il vouait une dévotion mystique.»

En 1925, le jeune Markevitch suscite l’admiration d’Alfred Cortot: il a treize ans et joue devant le maître ébahi une suite pour piano de sa composition au titre stravinskien, Noces. Dès lors, sa carrière démarre de manière fulgurante: sa mère, veuve depuis 1922, l’envoie à Paris où il étudie le piano avec Cortot à l’Ecole normale de musique, l’harmonie et le contrepoint avec Nadia Boulanger. Son talent attire l’attention du tout-Paris artistique et Diaghilev commande à l’adolescent précoce un concerto pour piano et un ballet. Le concerto est créé à Covent Garden, quelques jours avant le dix-septième anniversaire du compositeur qui tient la partie de piano, l’orchestre étant placé sous la direction de Désormière. L’oeuvre, à peine démarquée des productions contemporaines de Stravinsky et Hindemith (que Markevitch admirait beaucoup), obtient un succès éclatant et mérité: c’est concis, solidement construit, brillamment orchestré et l’inspiration ne fait jamais défaut.

Le projet de ballet ne verra jamais le jour. Markevitch accompagne Diaghilev à l’hôtel des Trois rois à Bâle où est fixé le sujet d’après le conte d’Andersen, Le Nouvel habit de l’empereur. Titre choisi: L’Habit du roi. Scénario de Boris Kochno, chorégraphie de Serge Lifar, décors et costumes dessinés par Picasso: c’est le catalogue des arts! l’oeuvre est en chantier durant une pérégrination qui mène le commanditaire et le créateur de Baden- Baden à Venise, en passant par Munich, où ils assistent à des représentations de Tristan et de La Flûte enchantée, dirigées par richard Strauss. Hélas, après une brève maladie, Diaghilev s’éteint le 19 août 1929 au Grand hôtel des Bains, sur le lido de venise. Traumatisé par ce brusque décès qu’il apprend par les journaux, Igor tente de se suicider: «après une nuit d’insomnie j’allai, à l’aube, me jeter dans le lac au bout de la digue de la Tour, d’où je fus miraculeusement sauvé par des pêcheurs qui retiraient leurs filets.»

De retour à Paris, Markevitch utilise une partie du matériau du ballet avorté dans la Cantate pour soprano, choeur d’hommes et orchestre, dont Cocteau rédige le texte d’un lyrisme échevelé: «… Craignez les chambres / dont les rideaux bougent / méfiez-vous des mains / qui sortent des rideaux / les rideaux de velours rouge / sont plus perfides que l’eau…» nouveau triomphe, à Paris, cette fois, le 4 juin 1930. Le compositeur n’a pas encore atteint dix-huit ans! Pendant la nouvelle décennie, les oeuvres se succèdent, généralement favorablement accueillies: Concerto grosso (1930); les ballets Rébus (1931) et L’Envol d’Icare (1933); un oratorio Le Paradis perdu d’après Milton (1935); une symphonie concertante Lorenzo il magnifico (1940)… Pourtant sa production s’assèche progressivement et il consacre l’essentiel de son activité à la direction d’orchestre, qu’il apprend à Winterthour avec Hermann Scherchen. C’est d’ailleurs en tant que chef d’orchestre qu’il a acquis une durable notoriété internationale. Beaucoup de lecteurs auront été surpris d’apprendre que Markevitch était aussi un compositeur. Sa musique est tombée dans l’oubli, d’autant plus que son auteur ne s’est jamais servi de ses fonctions de chef pour en assurer la promotion.

Toutefois il est une oeuvre que nous ne pouvons passer sous silence, non seulement par sa valeur, mais parce qu’elle est le fruit de la collaboration du musicien avec Ramuz. «Le visage de Ramuz reste un des beaux types d’européens civilisés que j’aie connus. Son habillement, d’apparence fruste, mais fait d’étoffes de choix, dénotait ce que j’appellerais son dandysme de la simplicité.» en 1939, Markevitch fit de nombreuses visites à la Muette, ce qui détermina un projet commun, réalisé sous la forme d’une vaste cantate pour soprano et ensemble instrumental d’une durée d’une heure environ. La structure de l’oeuvre s’appuie sur des formes instrumentales baroques (Prélude, choral orné, et quatre sonates). Le poème a été rédigé par Ramuz en étroite collaboration avec le musicien. Le titre attribué par le musicien après la mort de l’écrivain, en son hommage, La Taille de l’homme, peut faire croire que le livret est composé d’emprunts à l’ouvrage homonyme. or il s’agit bien d’un texte original dont voici un extrait: «le beau nuage qu’était l’arbre, tout paré de rose et de blanc, a été défait par le vent, et n’est que quelques feuilles frêles, où l’oeil distingue à peine le fruit qui se forme dedans. Ainsi va l’homme en son voyage, à travers soi-même et le temps.»

En 1962, pour ses cinquante ans, Markevitch a offert à la ville de Vevey un concert exceptionnel donné au théâtre de la ville: l’Histoire du soldat, avec Cocteau le récitant, Peter Ustinov le diable, Jean-Marie Fertey le soldat et Anne Tonietti la princesse. L’ensemble des solistes est sous la direction de Markevitch. Le disque 33 tours réalisé par Philips était un magnifique album cartonné au dos toilé, orné d’un dessin original de Cocteau. Cet enregistrement est actuellement indisponible et Philips serait inspiré de nous le restituer dans la présentation originale. En attendant, on peut le télécharger sur i-Tunes.

Aujourd’hui, l’intégrale des oeuvres orchestrales du maître boéland a été enregistrée chez Marco Polo, repris par Naxos. La Taille de l’homme occupe le volume 5, et le 6 réunit le Concerto pour piano, la Cantate et Icare dans sa version définitive. Chaudement recommandé. Le chef d’orchestre laisse un héritage immense. Tout mélomane possède les concertos 20 et 24 de Mozart avec Clara haskil. Comme rythmicien et coloriste, Markevitch fait des miracles dans Le Sacre du printemps de l’autre igor. Il nous étonne par ses lectures serrées des symphonies de Brahms, sa conception rigoureuse et sans pathos des symphonies de Tchaïkovsky (à l’opposé de Mravinski, mais également défendable). De 1957 à 1961, Markevitch a repris l’orchestre Lamoureux, phalange tombée en déshérence et dont il a fait une arme redoutable pour aborder tous les répertoires, mais surtout le français, grâce à la couleur particulière des instruments (les vents!) de cette époque: la symphonie Di tre re de Honegger, insurpassée, des Debussy, des Milhaud, des Roussel, des Bizet qui font date dans l’histoire phonographique. Aux curieux, je conseille, chez Deutsche Grammophon, avec la Philharmonie de Berlin, deux symphonies du compositeur suédois Franz Berwald (1796- 1868) et la 4e de Schubert, menées avec une énergie abrasive. Markevitch a signé une version puissante et hiératique de l’austère Requiem en ré mineur de Cherubini avec la Philharmonie tchèque. Le CD est couplé avec une version de référence de la Messe du couronnement de Mozart (sublime Maria Stader)…

Le Septembre musical de Montreux Vevey n’a pas oublié de commémorer le centenaire de ce musicien hors normes par une exposition qui se tiendra au château de Chillon, du 25 août au 28 octobre. Le 2 septembre, Charles Dutoit dirigera Le Cantique d’amour avec le royal Philharmonic de Londres.

Markevitch s’exprimait en français avec la bonhomie embarrassée des vaudois, et cette pointe d’accent veveysan si reconnaissable. Il était vraiment des nôtres.

 

Note: toutes les citations sont tirées d’Etre et avoir été, mémoires Igor Markevitch, Paris, Gallimard, 1980.

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