Sottise de bureaucrate béotien (SBB)
Je confesse adorer les pois chiches, les jalapeños farcis et la limonade au gingembre. Je mange donc parfois au Buffet de la Gare de Lausanne, côtoyant à l’occasion un député qui n’aime pas la présidence permanente du Conseil d’Etat. Je m’installais de préférence dans l’alcôve décorée des portraits de Guisan, Chaudet, Chevallaz et Delamuraz. Quoique incomplet, ce rappel de la grandeur fédérale du radicalisme vaudois m’était sympathique: il manquait certes Pilet-Golaz et Rubattel, mais leur absence au mur leur aura évité l’affront des poubelles de l’histoire, subi par les quatre personnalités dont les photos viennent d’être dépendues et détruites par les CFF.
En 2018, ces portraits, soigneusement rénovés et nettoyés, tout comme les fresques murales notées 2 au patrimoine vaudois, avaient été imposés comme élément décoratif au nouvel exploitant du Buffet. Interrogé, ce dernier se défend avoir fait pression sur les CFF pour utiliser les murs libérés: «Les questions liées au retrait des portraits sont de la compétence des CFF en tant que propriétaires des lieux. […] A l’avenir, nous souhaiterions faire vivre cet espace à travers des collaborations ponctuelles avec des institutions locales et des personnalités de la région lausannoise. Nous sommes toutefois encore en réflexion concernant les détails et la forme que cela pourrait prendre.»
Sans projet précis du tenancier, rien n’obligeait le Service de la protection des monuments historiques des CFF à évacuer les quatre portraits. Mais pourquoi décider aujourd’hui de détruire ce qu’on a conservé il y a huit ans, prétextant qu’ «une telle culture de la mémoire n’est plus vraiment adaptée à cet endroit à l’heure actuelle»? Les fresques du Cervin sans remontée mécanique ou de Montreux sans la Tour d’Ivoire (trop tard pour les cheminées de Collombey) sont-elles encore adaptées à l’heure actuelle?
Selon les rares informations trouvées, le Service historique cité s’occupe prioritairement de la sauvegarde architecturale des gares lors de leur rénovation. Cette protection est souvent minimaliste, comme le fronton isolé dressé à vingt mètres de la gare moderne de Lucerne, ou celui de la halle aux locomotives intégré dans les cubes de Plateforme 10 à Lausanne. Et les CFF doivent, comme tout propriétaire immobilier, se soumettre aux décisions des services cantonaux de protection du patrimoine.
Qu’elle soit due à une irritation esthétique ou politique d’un fonctionnaire des CFF venu boire un matcha au Buffet, cette élimination est maladroite et offense la mémoire politique vaudoise. Doit-on se réjouir de voir la place bientôt occupée par les portraits de Brélaz et Junod ou, ce qui serait tendance pour la clientèle du lieu, de rideaux dédicacés par Loris Socchi?
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Double majorité, légitimité, unité – Editorial, Félicien Monnier
- Tourments d'un agnostique – Jacques Perrin
- Ils vécurent heureux, roman dystopique de Jacques-Etienne Bovard – Vincent Hort
- Chômage des frontaliers – Olivier Klunge
- Contrôle de l'efficacité des normes: l'exemple allemand – Jean-Hugues Busslinger
- In vino solidaritas – Jean-Baptiste Bless
- Pour un accès moins laxiste au service civil – Quentin Monnerat
- Salaires vaudois: tout va bien! – Jean-François Cavin
- Criminalité vaudoise – Michel Pahud
- Gros sous, petits sous, picsous – Le Coin du Ronchon
