Tourments d'un agnostique
Mérite et grâce
Dans Besoin de grandeur (une version de 1918 jamais publiée du vivant de Ramuz), l’auteur écrit: Telles heures qui nous sont données – et le reste du temps, essayer d’en mériter d’autres (quand même l’effort ne sert à rien) et seule la grâce est opérante. Tantôt la grâce opère, tantôt l’effort est productif, mais Ramuz n’affirme pas que le travail et la grâce offerte collaborent, que l’œuvre d’un homme résulte à la fois d’un talent reçu et du travail mettant celui-ci en valeur. Il est parfois question d’une Personne, d’un Quelqu’un ou d’une Présence qui donnent, jamais appelés Dieu. Ramuz parle aussi de vocation, autrement dit d’un appel reçu, sans préciser qui appelle. Dans Besoin de grandeur (la version de 1937), le mot Dieu apparaît beaucoup, sans être lié à une foi, mais seulement à des interrogations. L’absolu est à chercher ici-bas, il est dans les choses, immanent, ce qui contredit l’étymologie du mot absolu, car l’absolu nous dépasse, nous transcende; il est dissocié de tout, se suffisant à lui-même, tout-puissant, hors du temps.
Aimé Pache, dans Aimé Pache peintre vaudois, proclame: je vais de partout vers la ressemblance, c’est l’Identité qui est Dieu. Par son art, grâce à un tableau réussi (le dragon Adrien), Aimé, de retour au pays après un long séjour à Paris, s’intègre à la communauté villageoise lors de la fête de l’Abbaye. Et pourtant dans Adieu à beaucoup de personnages, Ramuz dit lui préférer son Samuel Belet: Pache est plus intelligent et a lu dans les livres, mais le livre ne met à l’abri de rien, et n’enseigne rien […] J’aime mieux Samuel, qui ne prétendait à rien. Il connaît mieux la présence de Dieu.
Chez Ramuz, le mal n’est pas la privation du bien. Le bien et le mal sont tous deux nécessaires. Les insuffisances sont un tremplin vers la perfection. L’écrivain conduit parfois ses personnages au paradis, dans Terre du ciel et la nouvelle Le pauvre vannier par exemple. C’est à chaque fois un échec. Les personnages veulent revenir sur terre, car ils s’ennuient. Le travail et la lutte leur manquent. Dans Présence de la mort, un cataclysme est annoncé, le monde va finir. Le narrateur dit avoir trop aimé le monde, malgré ses imperfections, à cause de ses imperfections, ayant vu que c’était par elles que la perfection existait, que le monde est bon parce que mauvais quand on y souffre, s’y plaint et s’y interroge, que l’été n’est l’été que quand il y a eu l’hiver.
La perfection, c’est la Beauté qui sauve le monde, notamment de belles femmes divinisées, comme Juliette dans La beauté sur la terre, Miss Anabella dans Le Garçon savoyard, Miss Dorothea (don de Dieu en grec) dans la nouvelle Le cirque, «des nouveaux soleils» comme Marie Grin (La guérison des maladies) et Frieda (La séparation des races). Dans Si le soleil ne revenait pas, c’est Isabelle qui accompagne le retour du soleil et non la petite Lucienne qui prie agenouillée devant la Croix. Le roman se termine sur la victoire de l’optimiste Isabelle, figure salvatrice incarnant l’absolu de la Beauté.
De manière plutôt bienveillante, Benjamen Mercerat conclut1 qu’en définitive la collaboration du travail et de la grâce magnifiant la Beauté nourrit le génie poétique de Ramuz.
L’ambiguïté demeure pourtant, rien ne va de soi. Dans Souvenirs sur Igor Strawinsky, Ramuz disserte sur les heures de plénitude: Il n’y avait plus qu’un seul temps auquel on était remonté et qui n’avait ni commencement ni fin: celui d’avant la Tour de Babel, d’avant la confusion des langues, nous laissant entrevoir plus en arrière encore le grand Jardin perdu de l’unité, de l’unité entre les hommes, de l’unité à l’intérieur de chacun d’eux […] Pour finir on est chacun seul dans son coin sur son petit bout de sentier, où on sent que rien n’est abouti […] car aucune musique n’est parfaite, aucun livre, aucun tableau et tout travail d’abord est dur […] jusqu’à ce qu’à de rares instants, par une espèce de renversement, la bénédiction intervienne, il y ait cette collaboration avec Quelqu’un, il y ait cette possibilité de retour, ce retour, ce « retrouvement». Qui est ce Quelqu’un? Dans Une main (1931), Ramuz, après une fracture de l’humérus gauche, évoque encore les moments de plénitude. Tous ses bonheurs sont venus de la contemplation pour laquelle, écrit-il, l’homme est né, mais l’état de plénitude est rarement atteint. Ramuz confesse avoir toujours manqué de confiance en soi-même, dans les autres, les institutions, dans tout ce qui est mortel (et tout est mortel) […] L’homme d’imagination est un anxieux, c’est un candidat à la folie. Mais est-ce que la folie (une certaine folie) ne serait pas chez l’homme une preuve de lucidité? […] Je ne me suis jamais approché de la métaphysique que dans l’espoir d’y trouver une foi ou du moins les raisons d’y trouver une foi (que je n’y ai pas encore trouvées) […] Je ne cherche dans la philosophie que l’occasion d’une religion. Je ne sais même pas ce qu’elle est, ni où elle est, où elle commence, où elle finit […]. Apprenti-philosophe et à vrai dire apprenti-tout. Apprenti pour la vie, et qui n’apprendra jamais.
Dans la revue Cinquième saison, Romain Debluë, écrivain catholique comme Mercerat, dit de Gustave Roud et de Philippe Jaccottet que leur intelligence spéculative n’est pas la qualité première2. En dirait-il autant de Ramuz? Les trois poètes ne possèdent sans doute pas la puissance métaphysique d’un Aristote ou d’un Thomas d’Aquin. L’eussent-ils possédée qu’ils ne seraient peut-être pas nos trois plus grands écrivains… Spéculer n’est pas leur mission première, ils n’expliquent ni ne démontrent rien. Ce sont des marcheurs, des hommes d’en bas, de la terre, de l’herbe, des forêts, des chemins, de la sensation. Dans sa préface à Besoin de grandeur, Mercerat avance qu’il ne faut pas lire Ramuz pour trouver des réponses, mais pour entendre des questions magnifiquement posées, car situées dans l’urgence existentielle d’une âme indéfiniment insatisfaite. Il cite aussi ces phrases de Ramuz dans Choses écrites après la guerre: Il n’y a pas de poésie sans religion. La poésie est l’introduction en toute chose du sacré. La poésie aussi relie. La poésie est résonance, elle est retentissement, elle fait participer les plus humbles choses à la circulation universelle.
Pour se rapprocher du Créateur, lire des traités métaphysiques est utile. Lire la Bible l’est encore plus, car elle contient des vérités que Ramuz veut parfois ignorer. Et la poésie de Ramuz, Roud ou Jaccottet, qui exprime la beauté de la Création, nous y aide aussi.
Notes:
1 Benjamen Mercerat, C. F. Ramuz ou l’utopie de l’Art, L’Aire, Vevey, 2022.
2 Gustave Roud, poète empêché, in La cinquième saison 25, 2024, p.53.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Double majorité, légitimité, unité – Editorial, Félicien Monnier
- Sottise de bureaucrate béotien (SBB) – Cédric Cossy
- Ils vécurent heureux, roman dystopique de Jacques-Etienne Bovard – Vincent Hort
- Chômage des frontaliers – Olivier Klunge
- Contrôle de l'efficacité des normes: l'exemple allemand – Jean-Hugues Busslinger
- In vino solidaritas – Jean-Baptiste Bless
- Pour un accès moins laxiste au service civil – Quentin Monnerat
- Salaires vaudois: tout va bien! – Jean-François Cavin
- Criminalité vaudoise – Michel Pahud
- Gros sous, petits sous, picsous – Le Coin du Ronchon
