Ils vécurent heureux, roman dystopique de Jacques-Etienne Bovard
Ils vécurent heureux1 est le dernier roman de Jacques-Etienne Bovard. Le récit se déroule dans un futur proche mais profondément bouleversé par une succession de calamités qui se sont abattues sur l’humanité: une guerre mondiale, une pandémie dévastatrice et la dissolution du Canton de Vaud dans un nouvel ensemble administratif baptisé ValVauGe MaxiCounty. Dans ce monde dystopique, chaque aspect de la vie quotidienne est étroitement encadré par des entités administratives implacables et intrusives, portant des appellations anglaises comme pour mieux souligner leur caractère technocratique et leur prétendue efficacité.
Zénon est violoniste au ValVauGe Filarmonic, il prépare assidûment le concours Paganini de très haute tenue. Sa femme Eva est enseignante ou, plus exactement, Cognition Animator, dans le jargon de ce temps-là. Le couple développe une activité sexuelle imaginative et débordante. Malheureusement, ce niveau de félicité conjugale tout à fait hors normes l’expose à une lourde taxation, puisque la population est assujettie à une HappTax calculée sur le niveau de bonheur. Pour modérer ses ardeurs, Zénon se voit prescrire une cure d’écriture destinée à réduire son coefficient de bonheur plus sûrement qu’un calmant ou une molécule de mélancolie.
Le musicien entreprend donc de tenir un journal qui tisse la trame du roman. On y lit ainsi au fil des jours les péripéties de sa vie, ses répétitions pour le concours Paganini mais également ses dialogues intérieurs avec le Maestro, avec Achille, son frère jumeau mort-né, et avec ce père en état de mort cérébrale mais dont il a hérité toute une culture hellénistique et un prénom présocratique.
Au cœur du récit surgit le domaine de Pré-Magnoux, dont Eva hérite inopinément d’un oncle éloigné. Le couple décide de s’y installer et de faire revivre cette ferme de l’arrière-pays. C’est sans compter sur l’avidité des diverses administrations de ValVauGe qui entendent bien mettre la main sur ces terres pour les affermer à FedFarm, une sorte de grand kolkhoze fédéral qui pratique l’agriculture intensive et robotisée. Le combat est bien sûr inégal et le jeune couple manque de perdre sa ferme et ses projets d’avenir. La découverte d’une nécropole néolithique sur le site-même de Pré-Magnoux permet en définitive de sauver l’affaire des manœuvres des fonctionnaires teigneux et uniformisateurs. Même fiscalisé, un bonheur ne vient jamais seul et le roman se conclut par le premier prix de Zénon au concours Paganini et l’annonce de la prochaine maternité d’Eva.
Ils vécurent heureux est un roman optimiste et foisonnant. Les informations sur l’œuvre de Nicolò Paganini et le travail de virtuosité du violoniste traversent tout le récit. Chaque chapitre est intitulé avec une indication d’exécution en italien comme on peut les trouver sur les partitions du compositeur génois. Les références à la Grèce antique sont aussi très présentes, à commencer par le prénom du narrateur, alors que la projection du récit dans un futur hygiéniste et normalisé donne l’occasion de moquer certaines tendances actuelles. Il s’agit d’ailleurs plus d’une vision poétique de l’avenir que d’une véritable œuvre d’anticipation. Cela permet à l’auteur de s’autoriser quelques bonnes trouvailles comme la Place Daniel-Brélaz au cœur de LausNova ou la réintroduction de la lire de Padanie, monnaie dans laquelle le Prix Paganini est libellé. Le style peut parfois surprendre avec de nombreux néologismes ou l’élision fréquente du sujet des phrases, ce qui confère une certaine accélération au texte mais rend sa lecture moins fluide. On peut aussi se perdre dans les différentes pistes où Bovard entraîne son lecteur, mais le roman est imaginatif et joyeux. Et s’il débute par une HappTax castratrice, il se termine par une Happy End prometteuse.
Jacques-Etienne Bovard, né à Lausanne en 1961, est romancier, chroniqueur et ancien enseignant. Il s’est imposé comme une voix littéraire attachée au Pays de Vaud et un observateur attentif de ses transformations contemporaines. Nombreux sont ses ouvrages comme Le Pays de Carole, Nains de jardin ou Les Beaux Sentiments qui décrivent avec une précision mordante un univers rural soumis à la pression inéluctable de la technicité et du développement périurbain. Chez Bovard, l’attachement au terroir vaudois n’a rien de folklorique: il devient une manière de résister à l’effacement culturel et à l’uniformisation contemporaine.
Notes:
1 Bernard Campiche Editeur, Sainte-Croix, 2026.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Double majorité, légitimité, unité – Editorial, Félicien Monnier
- Sottise de bureaucrate béotien (SBB) – Cédric Cossy
- Tourments d'un agnostique – Jacques Perrin
- Chômage des frontaliers – Olivier Klunge
- Contrôle de l'efficacité des normes: l'exemple allemand – Jean-Hugues Busslinger
- In vino solidaritas – Jean-Baptiste Bless
- Pour un accès moins laxiste au service civil – Quentin Monnerat
- Salaires vaudois: tout va bien! – Jean-François Cavin
- Criminalité vaudoise – Michel Pahud
- Gros sous, petits sous, picsous – Le Coin du Ronchon
