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La patience de la lumière

Yannick Escher
La Nation n° 2290 17 octobre 2025

Il est des livres qu’on ne lit pas seulement, on y passe comme un seuil qu’on croyait connaître. Ce soir-là, je sortais d’une séance du Conseil général où tout avait été traité avec méthode: dossiers clos, votes enregistrés, salutations sobres. Par la fenêtre, l’horloge de l’ancienne école paraissait figée sur la même minute, la répétition d’un temps qui hésite. En quittant la salle, j’ai senti qu’il manquait autre chose que des chiffres, quelque chose comme un délai d’usage, un temps de repos pour la décision. Air rare. Les prises de parole s’étaient enchaînées comme des rames accostées au même quai, sans halte — aucune pause pour laisser les regards accrocher la pensée.

De retour, j’ai ouvert Augustin ou le Maître est là de Joseph Malègue (1933)1. Ce livre n’accepte pas la marche: il impose la chaise. Il demande un accord préalable, presque une promesse basse: «Je vais te lire lentement, et tu parleras sans chercher l’effet.» Tout l’inverse de notre cadence.

On pourrait donner l’ossature en deux lignes, l’enfant d’Auvergne devenu normalien, la foi quittée puis retrouvée à travers l’épreuve. Ce serait trahir la manière. La force du roman tient au tissu serré des scènes, à ces détails qui déplacent plus qu’un argument.

Première station, «L’Enfance et la Jeunesse». Notations brèves et exactes: «Les habits du dimanche, la tasse de chocolat, les cloches du premier et du second coup.» Rien de décoratif. Une architecture des heures, la preuve qu’il existe des temps réservés. Aujourd’hui, les dimanches s’effilochent en avant-lundis, la messagerie ne connaît ni veille ni fête, et l’on perd la distance entre encore et plus jamais.

A Paris, l’Ecole normale supérieure. Couloirs feutrés, tables dont le vernis renvoie une lumière blanche, odeur sèche de cuir et de craie froide, discussions tirées au-delà du dernier métro. Là, la foi d’Augustin se fissure, non par ironie mais par rigueur. Il dit à Largilier: «Si je crois encore, ce ne sera pas par habitude.» Cette réserve lui tient lieu de règle. Nous aimons, nous, parler avant que la question soit formée. Lui retient sa main sur le dossier, il ne signe pas encore. On aimerait voir ce scrupule revenir dans la fabrication des lois comme dans les réformes jetées trop vite à l’affiche.

Les rencontres déplacent l’axe plus sûrement que les thèses. Largilier, ami qui ne recrute pas, veille seulement à la probité. Anne, présence nette, écoute Augustin dans l’amphi: «Elle l’écoutait sans sourire, mais avec la lumière bleu sombre d’admirables yeux.» Rien d’emphase, une exigence à hauteur de regard. Un soir, elle cite le Cantique des Cantiques:

«– Mets un sceau sur ton cœur, mets un sceau sur ton bras.

– Pourquoi?

– Parce qu’un engagement se porte, il laisse une marque.»

Le mot sceau dit mieux que discours ce qu’on fait, ou non, d’une promesse. A l’heure des alliances provisoires, ce rappel a le grain d’un serment.

La seconde partie se tient plus loin des bibliothèques. Augustin enseigne, aime, traverse la maladie. Les controverses s’effacent, restent les fidélités qui tiennent. Largilier lui demande:

«– Tu n’as plus d’arguments contre?

– Si, mais ils ne suffisent plus.»

Rien de triomphal. La vérité revient par reconnaissance, non par conquête. Le réel déplace le centre de gravité plus sûrement que les raisonnements.

La phrase de Malègue épouse cette sobriété. Elle accueille la nuance quand il faut, puis coupe court. «Il se sentait comme un promeneur qui, sans s’en apercevoir, a quitté le sentier, et dont le pied heurte tout à coup un sol plus mou.» Image utile, non pas brillante. Ailleurs: «Peut-être que j’ai eu raison. Peut-être que je n’ai fait que retarder la vérité.» La ponctuation pense avec le personnage.

Pourquoi lire Augustin maintenant? Parce qu’il propose une autre vitesse. Nous confondons promptitude et justesse, volume et décision. Le roman montre que certaines réponses ont besoin d’oxygène, de durée, de cette patience qui n’est pas inertie mais précision. Ce qui vaut pour la foi vaut aussi pour la vie publique: certaines conclusions n’existent qu’après un temps long, autrement elles ne tiennent pas.

Tout cela se condense dans une phrase qui traverse le livre: «Le Maître est là; il t’appelle.» Dans le texte, c’est l’appel du Christ. Chacun peut y entendre, selon sa vie, la voix d’une vérité mise de côté, le rappel d’une parole donnée.

En refermant le volume, l’image du début est revenue. La salle, les dossiers refermés, la minute immobile à la fenêtre. Rien d’erroné, rien d’injuste, peut-être seulement pas encore vrai. Il faudrait parfois laisser une marge au bord de la page pour que la lumière change avant de conclure. Dans la vie civique comme dans la vie intérieure, garder un peu d’ouverture (non pas reculer, mais laisser entrer la vérité) demeure une hygiène. Je laisse le dossier à demi ouvert sur la table, comme on entrouvre une fenêtre pour que la lumière change.

Notes:

1   Joseph Malègue, Augustin ou le Maître est là, Cerf, 2014.

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