Remarques sur le style
Le style, disait Marcel Regamey, c’est «la clarté plus le mouvement». L’exigence de clarté est une exigence de vérité. Elle rend plus difficile de dissimuler ou de raisonner de travers. La clarté est aussi une courtoisie que vous devez à votre interlocuteur. A quoi bon écrire ou parler, d’ailleurs, si vous n’êtes pas compris? Sans clarté, le message est mal conçu et mal transmis, donc inutile. Autant se taire.
Certains pensent que la clarté ne s’obtient qu’au prix d’une simplification trompeuse de la réalité, et qu’une certaine obscurité, parce qu’elle réserve le mystère des choses, est un élément constitutif du style. C’est vrai de la fausse clarté de l’idéologie, qui explique tout et nie le reste. Mais, dans la réalité, la clarté permet de mettre le mystère en relief et d’en mieux exprimer la profondeur et l’inaccessibilité.
Certains jugent que l’usage de tournures complexes et de mots rares contraint le lecteur à se concentrer, à se colleter avec le texte et à en saisir la moelle, tandis qu’une écriture trop limpide, par sa facilité même, échoue à retenir l’attention. C’est un reproche qu’on fait parfois à Gustave Thibon. Sa pensée est si claire qu’elle éblouit, puis s’évanouit sans laisser de traces. Transformant tout en évidence immédiate, elle flatte notre paresse intellectuelle. Elle ne sollicite pas l’effort de compréhension qui nous la ferait assimiler. Peut-être. Nous la ressentons plutôt comme une mise en contact confiante et directe avec l’être des choses. Cela ne se refuse pas.
Quant au mouvement, c’est la marche de la pensée en travail. Il ne résulte pas forcément d’une écriture rapide et spontanée. Le rythme peut être lent ou véloce, étale ou saccadé, fixé d’emblée ou longuement maturé. L’important est qu’il colle au sens et que la phrase entraîne le lecteur dans son déroulement.
Il arrive qu’on dise d’un rédacteur qui apporte son premier article: «Il a le style Nation.» Nous n’offrons pourtant pas de cours de rédaction ou de linguistique. Ce qui fait le style Nation, outre la recherche de la clarté et du mouvement, c’est la perspective du bien commun vaudois. Ce point de vue librement accepté contribue à façonner le style. Ajoutons encore l’exigence de concision, la place étant comptée. Il y a enfin ce glossaire non écrit des termes et des formules inutilisables, «défi», «challenge», «pointer du doigt», «aller dans le mur», «glacer le sang», et tout le style automatique du journaliste pressé. Le style Nation, c’est de la viande, peu de graisse, pas de sauce, une larme de vinaigre, deux pincées de sel et trois tours de poivre.
Au fond, le style défini comme «clarté plus mouvement» est un style par défaut: il est agréable à lire, il est compréhensible. Il permet de faire passer le message. Mais il y manque la marque de la personne qui écrit, son tempérament, ses formules, ses trouvailles, ce qui fait qu’on dit «c’est bien du Perrin», «c’est bien du Cavin», «c’est bien du Ronchon». Cette marque personnelle est capitale. Elle fait qu’on ouvre le journal pour rencontrer une personne, et pas seulement pour voir traiter un thème.
Mais cette marque ne doit pas être recherchée pour elle-même. Elle ne doit pas être surajoutée au sens. Il n’y a pas d’un côté les idées et les faits et de l’autre une mise en forme destinée à rendre l’auteur reconnaissable, procédé artificiel qui obscurcit la clarté et entrave le mouvement. L’originalité de l’auteur apparaît spontanément, sans qu’il le veuille, sans même qu’il y pense. Le naturel est le comble du style.
C’est d’ailleurs généralement ce qui se passe. Le jeune rédacteur apporte des textes clairs et cursifs que le souci du bien commun met en résonnance avec les autres contributions. Et presque toujours, presque tout de suite, la personne y transparaît. On commence à dire «c’est bien du Schmutz, ou du Monnerat, ou de l’Ansermet»…
Il arrive aussi qu’un nouveau venu soit déjà «stylé», comme celui qui fut notre rédacteur en chef durant plus de trente ans. En arrivant, Jean-Blaise Rochat avait déjà son style, plein d’allant, de tournures originales, de références inattendues, de formules en coups de fouet. Il n’a pas pu ou voulu s’en défaire, et c’est tant mieux. En ce qui le concerne, le style Nation, c’est surtout un cadre qui dompte un peu ses foucades de forme et, quelquefois, de sens.
Ecrivez dans La Nation pour défendre et illustrer le Canton, son histoire et sa souveraineté, le style vous sera donné par surcroît!
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Les Vaudois de l’étranger et le Conseil des Etats – Editorial, Félicien Monnier
- Non à un nouvel impôt fédéral direct – Pierre-Gabriel Bieri
- Deux absents – Jean-François Cavin
- La patience de la lumière – Yannick Escher
- Agnus Dei – Quentin Monnerat
- Charlotte Olivier, pionnière vaudoise dans la lutte contre la tuberculose – Carlos Gonzalez Villaverde
- Un budget pour gagner du temps – Cédric Cossy
- L’âme parle – Jacques Perrin
- Droits politiques pour les étrangers: c’est toujours NON – Quentin Monnerat
- Merci à M. Pierre Barbey – Jean-François Cavin
- Aux grands mots les grands remèdes – Le Coin du Ronchon
