Identification
Veuillez vous identifier

Mot de passe oublié?
Rechercher


Recherche avancée

Agnus Dei

Quentin Monnerat
La Nation n° 2290 17 octobre 2025

Inspiré par un sombre fait divers broyard de l’après-guerre, Julien Sansonnens offre à lire, dans Agnus Dei1, un drame qui nous tire au cœur de l’obscurité et de la folie. Nous y découvrons Marcel C., maréchal-ferrant à Gletterens, dans la campagne fribourgeoise des années trente, qui y mène une vie sobre et empreinte de morale catholique. Comme cela doit se faire, il se marie avec Jeanne-Sarah, une jeune fille de la région. Malgré la maladresse et l’embarras de Marcel, les jeunes époux semblent s’épanouir dans ce milieu soumis au poids du concret et de la nécessité. Mais la guerre et la mobilisation qui s’ensuit séparent le couple alors devenu parents. Jeanne-Sarah endure péniblement l’absence de son mari, jusqu’à son retour précipité par une blessure survenue en service. Pendant un temps, Marcel, jeune père, semble connaître le bonheur, probablement le seul qu’il connaîtra de sa vie.

La guerre le rappelle. Sa femme abandonne progressivement son rôle de mère et d’épouse, en délaissant son foyer et en sombrant dans ce qui alors ne s’appelle pas encore une dépression. A son retour, Marcel est dans l’incompréhension et son impuissance face à la situation l’entraîne dans la rancœur, le renfermement, puis la violence. Quand les enfants leur sont retirés, c’est l’espoir d’un avenir pour la famille qui disparaît. Peu à peu la colère laisse place à la suspicion, jusqu’à ce qu’éclate une trahison qui entraînera Marcel dans la haine et la folie.

A chaque page, on craint de découvrir jusqu’où mènera cette longue descente dans l’obscurité, précipitée par un destin qui s’acharne et se grossit des vices de ses propres victimes. Dieu est omniprésent, tant dans l’esprit d’une société fermement attachée à sa foi et à la morale rurale, que dans les versets qui ponctuent le roman. Mais cette omniprésence contraste avec l’abandon dans lequel Dieu laisse la famille à son déclin. Comme les villageois, on se demande si Dieu ne baisse pas lui aussi la tête, s’il ne détourne pas lui aussi le regard face à la misère grandissante de Marcel. Et cette absence laisse à la noirceur la place de s’installer jusqu’au pire. Par son style, Julien Sansonnens rend la lourdeur du monde et le drame qui habite le quotidien. Le fait divers devient le reflet d’une condition humaine soumise à tous ses défauts, entraînée par elle-même dans l’horreur.

Agnus Dei a été primé cet automne par le Prix Eugène Rambert. A lire.

Notes:

1   Julien Sansonnens, Agnus Dei, Editions de l’Aire, Vevey, 2023.

Vous avez de la chance, cet article est en accès public. Mais La Nation a besoin d'abonnés, n'hésitez pas à remplir le formulaire ci-dessous.
*



 
  *        
*
*
*
*
*
*
* champs obligatoires
Au sommaire de cette même édition de La Nation: