L’âme parle
Reprenons une définition que Georges Bernanos développe en 1946 dans La France contre les robots: avoir une vie intérieure, c’est disposer d’une âme; on peut avoir une âme et ne pas la sentir; le mot «âme», selon Bernanos, n’est pas compris; la civilisation technique universelle craint la vie intérieure, car le temps qu’on consacre à celle-ci est perdu pour l’action, la production de biens matériels et leur consommation; la vie intérieure, expression de la liberté humaine, rend indocile aux commandements de l’Etat qui prétend guider toute vie du berceau au tombeau; la vie intérieure est liée à diverses activités: contempler, écouter, méditer, réfléchir, appliquer son attention aux choses et à soi, accueillir, se recueillir, prier.
De nos jours, on se préoccupe aussi de l’intériorité, sous une forme pas toujours adéquate.
Dans Coopération du 4 septembre, le journaliste Eugenio d’Alessio relate sa participation à une retraite silencieuse de six heures dans un parc à Romanel-sur-Lausanne. Il s’y pratique la méditation en pleine conscience (mindfullness en anglais), ce genre d’activité procédant souvent d’une adaptation anglo-saxonne de pratiques orientales.
«Vie intérieure» est une expression qui ne va pas de soi. Le philosophe Wittgenstein pense qu’elle est un mythe. «Pleine conscience» sonne aussi bizarrement. Dans une petite bande dessinée comique de Philosophie magazine, un personnage, s’adressant à un compagnon, affirme: «— Les matérialistes pensent que la conscience est une illusion, tu as conscience de quoi, toi? — De moi déjà!» répond l’autre. Il semble que la vie intérieure consiste à veiller sur soi. Prenez bien soin de vous, nous répète un présentateur de la télévision, au terme des prévisions météo, take care of yourselves!
Fanny, enseignante MBSR (abréviation en anglais de réduction du stress par la pleine conscience), a été assistante sociale et victime d’un burnout. Ses clients, à part le journaliste, sont ce jour-là six femmes, dont trois témoignent. Une actuaire de 37 ans, très sollicitée du point de vue professionnel, recherche un espace intérieur, un refuge où elle serait avec elle-même. Une infirmière, épuisée par son travail, veut prendre soin d’elle-même sans médicaments. Une éducatrice spécialisée, après une phase de remise en question dans son job, veut être en contact avec elle-même, visant à la paix intérieure et à la sérénité. Nous apprenons que la méditation en pleine conscience est validée scientifiquement, notamment par notre Centre hospitalier universitaire vaudois, en cas d’anxiété, de dépression légère, de douleurs chroniques, de rémission du cancer. On n’échappe pas à la civilisation: la science et l’argent contribuent à une vie intérieure réussie.
Durant le cours de Fanny, la bienveillance et l’absence du jugement (moral? esthétique?) sont de mise. Il s’agit de faire silence, de porter son attention sur le moment présent, de prendre conscience de ses émotions et de ses pensées, de ses sensations. L’introspection, c’est sortir de l’action, du faire, de la consommation, au profit de l’être. Les téléphones portables sont déposés dans une boîte. Le repas pris en commun est silencieux. Les échanges verbaux, voire les regards, sont proscrits. Il n’y a de communication qu’avec soi-même. Il s’agit aussi de redécouvrir son corps. La monitrice pratique un balayage corporel, invitant les participants à passer mentalement en revue, avec une précision chirurgicale dit le journaliste, tout l’organisme, des doigts de pied au crâne, en passant par le cou et les vertèbres.
Le mot intérieur nous dérange. La vie est vouée à s’exprimer. Le langage ne peut être écarté. Quand nous cherchons à comprendre la vie, nous nous posons des questions et nous y répondons avec des mots. Nous disposons dès l’enfance d’une ou plusieurs langues, héritées de nos parents, qui nous enracinent dans une communauté. Nous nous exprimons aussi par notre démarche, nos postures, par l’activité, notamment artisanale et artistique. Nous produisons des images, des dessins, des sons, des notes de musique. Notre âme n’est pas séparée de notre corps, elle se révèle par nos mimiques, nos rires, nos pleurs, nos cris; notre visage change de couleur à cause des émotions, des passions, des maladies. L’âme nous anime, nous meut. Les ermites et les moines prient, les mystiques parlent et écrivent. Saint Jean de la Croix, Maître Eckhart ou Simone Weil ont composé des poèmes ou des traités de philosophie. Ils ne s’adressent pas à leur ego, mais d’abord à Dieu et ensuite aux hommes. Pour une Simone Weil, la vie dite intérieure ne se confond pas avec un retour à l’ego, mais consiste plutôt en un détachement de soi, voire une décréation.
L’âme est méconnue aujourd’hui parce que les modernes l’associent à la religion, qu’ils méprisent. Ils lui préfèrent l’intelligence, surtout artificielle, plus rarement aujourd’hui l’inconscient. Le cerveau, matériel, observable, fait les délices des savants et des chercheurs. A toute modification des neurones correspondent des troubles ou des maladies relevant de médicaments ou de la chirurgie.
Nous ne nous moquons pas des gens qui s’interrogent sur leur vie. Ils ne sont pas forcément centrés sur leur petite personne. Ils ont du goût pour la contemplation de ce qui les entoure. Faire partie de la Machinerie ne leur suffit pas.
Le contemplatif n’a pas bonne presse, aussi sommes-nous touchés par les propos (reproduits dans Coopération du 11 septembre) d’une poétesse morgienne de 19 ans, Adèle de Montvallon. Elle s’affirme contemplative sans honte et adore observer les paysages. La poésie, dit-elle, est un regard qu’on porte sur le monde, un univers que l’on décrit avec les mots; elle est une peinture avec des mots qui nous ancre dans le présent, une sorte de méditation, un pansement de l’âme (elle ose le mot), loin de la vitesse, des réseaux sociaux, des stimuli.
Nous ne voulons pas distinguer une vie intérieure d’une vie extérieure. La personne est l’unité d’une âme et d’un corps. Le chrétien attend la résurrection des corps, de la chair.
Les contemplatifs semblent ne servir à rien. C’est une apparence. Ils agissent à leur manière. Grâce à eux, notre monde évitera de se précipiter dans le néant.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Les Vaudois de l’étranger et le Conseil des Etats – Editorial, Félicien Monnier
- Non à un nouvel impôt fédéral direct – Pierre-Gabriel Bieri
- Deux absents – Jean-François Cavin
- La patience de la lumière – Yannick Escher
- Agnus Dei – Quentin Monnerat
- Charlotte Olivier, pionnière vaudoise dans la lutte contre la tuberculose – Carlos Gonzalez Villaverde
- Remarques sur le style – Olivier Delacrétaz
- Un budget pour gagner du temps – Cédric Cossy
- Droits politiques pour les étrangers: c’est toujours NON – Quentin Monnerat
- Merci à M. Pierre Barbey – Jean-François Cavin
- Aux grands mots les grands remèdes – Le Coin du Ronchon
