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Gustave Roud ou la lenteur comme résistance

Yannick Escher
La Nation n° 2297 23 janvier 2026

Il faut du temps avant d’entrer vraiment dans l’univers de Gustave Roud. On peut le lire trop vite, comme on traverse un paysage derrière la vitre d’une voiture, persuadé d’avoir tout vu parce que l’œil a balayé l’horizon. On croit reconnaître les collines, les haies, la lumière douce et diffuse. Puis un jour, quelque chose résiste. Le pas se dérange, la lecture hésite. On comprend alors que ce monde n’était pas fait pour être effleuré. Il demande qu’on y demeure, qu’on accepte d’y entrer sans détour, presque sans défense. On revient. On ouvre Air de la solitude au milieu d’une page, presque par hasard, et la fidélité au lieu cesse d’être un réconfort. Elle devient une épreuve consentie, une manière d’habiter où chaque pas engage davantage qu’on ne l’aurait voulu, comme lorsqu’on s’attarde trop longtemps dans un chemin creux et que l’ombre, tout à coup, semble peser plus lourd que la lumière.

Roud naît le 20 avril 1897 à Saint-Légier. Il étudie les lettres à Lausanne, traduit Hölderlin et Novalis, puis retourne à la ferme familiale de Carrouge, dans le Haut-Jorat. Il y vit jusqu’à sa mort, le 10 novembre 1976. A l’échelle sociale, cette existence peut sembler minuscule, presque immobile. Mais rien n’y relève du refuge. La fidélité au même lieu traverse la mobilisation et les années de guerre, la disparition des chevaux de travail remplacés par des moteurs, les chemins que l’on durcit de gravier, les fils électriques qui découpent peu à peu le ciel. La campagne se transforme sous ses yeux, sans lui offrir la moindre échappée. S’il reste, ce n’est pas par inertie. Partir lui aurait permis d’éviter ce que demeurer l’oblige à regarder en face.

Cette fidélité ne concerne pas seulement le lieu et ceux qui l’habitent. Elle travaille toute son œuvre, jusque dans ses gestes créateurs les plus discrets. On la retrouve dans ses photographies, où le regard refuse la saisie rapide et cherche au contraire la présence patiente, presque obstinée, des êtres et des paysages. On la retrouve aussi dans ses traductions, où Roud développe une angoisse presque maladive de trahir, même d’une nuance, les textes originaux. Certaines pages de Novalis ou de Hölderlin lui coûtent des jours entiers de travail. La lenteur, ici, n’est pas un simple style mais une probité, une manière de répondre au monde et aux œuvres sans les forcer, sans les réduire, au prix d’une exigence intérieure qui use et ennoblit tout ensemble.

Sa poésie naît de ce frottement constant entre présence et distance. Le paysage n’est ni refuge ni emblème apaisé. Il contraint, il blesse parfois. Sous la sobriété des phrases, quelque chose se tend, comme si chaque ligne devait porter la fatigue du jour et cette douceur qui hésite à se dire. La terre ne se laisse pas apprivoiser. Elle résiste. Et pourtant, une part de lui cherche la proximité, obstinée, presque douloureuse: le désir avance prudemment, à pas rompus, et c’est souvent là, dans cet espace incertain, que la beauté apparaît.

Dans Air de la solitude, cette tension prend la forme d’une lenteur inquiète. Roud écrit: «Je pose un pas toujours plus lent dans le sentier des signes qu’un seul froissement de feuilles effarouche. J’apprivoise les plus furtives présences. Je ne parle plus, je n’interroge plus, j’écoute.» La phrase paraît simple. Elle tremble en réalité. On y entend moins une ascèse sereine qu’un renoncement qui coûte, une fatigue lucide, une prière qui ne sait plus très bien à qui elle s’adresse. Ecouter ne signifie pas se retirer. C’est accepter de s’exposer, au risque d’être blessé par ce que l’on perçoit.

La lenteur chez Roud n’a rien d’une nostalgie rurale, rien non plus d’une esthétisation du passé. Elle est discipline intérieure, rude, obstinée, parfois rétive, presque ingrate par moments, semblable au geste répété de celui qui ratisse un même carré d’herbe, non par goût du soin, mais parce qu’il refuse de détourner le regard. Elle résiste à l’accélération sociale qui dissout les lieux et les liens. Elle résiste aussi au confort intime qui voudrait arrondir l’épreuve. Elle résiste enfin au geste littéraire qui transforme trop vite le réel en décor. Ralentir ne protège pas. Cela oblige à supporter la densité du monde, et parfois on sent que cette densité pèse vraiment.

Son parcours biographique porte la même tension. L’homme qui demeure n’est pas un homme installé. Il doute, il vacille, il lutte contre la solitude, contre lui-même, et parfois il chancelle, ne serait-ce qu’un instant. Ses journaux montrent ce travail silencieux. Rien d’idyllique dans la campagne, mais un lieu où se heurtent désir d’attention, fatigue, besoin d’amour, et cette ombre d’un manque qu’aucune phrase ne comble tout à fait. C’est peut-être là que sa poésie trouve sa justesse.

Dans Essai pour un paradis, publié en 1932, il écrit: «Ô paradis, paradis humain, en vérité j’en arrive à ne désirer plus que ce qui est, les rêves d’autre chose me semblent le fruit vraiment de notre insuffisance.» La phrase semble paisible, mais elle résiste. Désirer ce qui est n’a rien d’évident. C’est un combat contre la fuite, contre l’illusion, parfois contre le désir lui-même. Non pas le contentement, mais une décision austère, intérieurement exigeante, qui transforme le regard autant que le cœur.

D’un point de vue critique, Roud échappe aux catégories commodes. Il n’est ni chantre régionaliste, ni mystique retiré hors du monde. Il demeure dans cet entre-deux où le paysage oblige mais ne sauve pas, où la beauté ne résout rien, et où la lenteur n’ouvre pas sur la paix, seulement sur une vérité plus nue. Par instants pourtant, une paix fragile apparaît. Roud écrit: «J’avance dans la paix.» Cette paix ne conquiert rien. Elle dure un souffle, puis l’inquiétude revient, et la marche recommence, comme si la vie refusait la résolution.

Lire Roud aujourd’hui ne revient pas à opposer campagne et modernité. Il nous rappelle que certaines expériences humaines demandent du temps: habiter un lieu vraiment, non pas comme un simple décor, aimer en acceptant la fatigue des jours et la part d’ombre qui accompagne toute présence humaine, poursuivre, malgré les doutes, cette fidélité qui expose et transforme. Sa lenteur n’est pas une morale douce. C’est une manière de ne pas se mentir, et cette vérité, parfois, fatigue lentement, comme une pierre qu’on porte dans la poche et qui finit par peser au cœur de la marche.

On referme ses livres sans certitude. On les referme avec une gravité qui ne promet rien. Il reste le pas, un peu hésitant, au bord d’un champ, l’ornière élargie par le tracteur, une lumière oblique sur la terre retournée, et cette question qui ne se referme pas: jusqu’où pouvons-nous demeurer, quand demeurer n’offre ni abri contre la solitude ni garantie contre soi-même?

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