IA: Accélérez ou mourez!
Suite de l’article paru dans La Nation du 12 décembre 2025
Le livre de Luc Ferry1 sur l’intelligence artificielle comporte six chapitres. Voici un résumé des quatre premiers.
IA faible et IA forte
Au chapitre I, Ferry définit l’intelligence – monopole des humains, croyait-on – comme la capacité de résoudre des problèmes complexes, de parler et de comprendre le langage naturel. Il se trouve que des machines ont acquis ces facultés et progressent. Le monopole humain est remis en cause. ChatGPT-4 (de Open AI, firme de Sam Altman) maîtrise des milliards de données. Elle corrige vite ses hallucinations – ses erreurs en langage IA. L’IA fait mieux et plus vite que l’humain dans beaucoup de domaines. Elle est née dans les années 1950. En 2000, on l’enracine dans des réseaux de neurones artificiels. Elle est capable de s’auto-éduquer (deep learning). Ferry distingue trois niveaux d’IA. En 2018 apparaît l’IA générative qui donne l’illusion d’être humaine. C’est encore une IA faible: à partir d’une masse de données (big data), elle les corrèle, calcule et résout des problèmes, mais ne pense pas, car la pensée humaine est inséparable de la conscience de soi, des émotions, des passions. La super-IA est plus efficace, voire créative, mais encore faible. L’IA forte est encore du domaine de l’utopie. Elle serait dotée de conscience de soi et de libre-arbitre. Incarnée dans une base matérielle non biologique, du silicone au lieu du carbone, elle figurerait une post-humanité. Ferry ne croit pas vraiment en la possibilité de cette IA forte.
Créativité
Le philosophe s’interroge au chapitre II sur la créativité de l’IA, définie comme pensée divergente, non banale. Peut-il y avoir de l’art sans artiste? De la médecine sans médecins? De la littérature sans écrivains? Une romancière japonaise a gagné l’équivalent du prix Goncourt en avouant plus tard que son roman avait été produit par l’IA. Y aura-t-il une philosophie sans philosophe? Ferry dit souhaiter échapper au corporatisme étroit, ne pas vouloir défendre à tout prix son pré carré, mais explique en détails que les grandes spiritualités survivront à l’IA tant qu’elle n’est pas apte à faire un choix en toute conscience, d’aimer et de haïr. Il est possible aujourd’hui seulement d’aligner l’IA, en la programmant judicieusement, sur une idéologie. Dans la Silicon Valley, l’IA est alignée sur le wokisme. On pourrait bien sûr programmer une IA suprémaciste…
Le travail humain aboli?
Au chapitre 3, Ferry envisage la fin du travail salarié, dans des entreprises où des robots remplaceraient tous les humains ou presque. Elon Musk prédit la disparition du travail humain en… 2029.
L’auteur examine ensuite les arguments de ceux qui n’y croient pas et de ceux qui y croient. Les optimistes pensent que l’IA anéantira beaucoup d’emplois au début, mais en créera beaucoup plus après. Les pessimistes sont d’avis que, à cause de la dure concurrence mondialisée, les entreprises ayant trop de salaires à verser licencieront des travailleurs pour les remplacer par des machines et investiront leurs économies dans l’innovation. Une formation de très haut niveau sera exigée du peu d’employés encore nécessaires. Pour certains, l’extrême-gauche décroissantiste notamment, l’abolition du travail en tant que facteur du productivisme et d’esclavage au service du capital sera une bénédiction, d’où l’idée du revenu universel de base (RUB) versé à tous ceux qui perdront leur emploi. Certains patrons de l’IA sont eux aussi partisans du RUB. La question se pose de savoir comment il sera financé, et par qui. Pour d’autres, la fin du travail équivaudra à l’enfer. S’occuper est un problème redoutable pour l’individu ordinaire qui veut contribuer au bien commun par son labeur. Selon Ferry, la nécessité de survivre grâce au travail est un aiguillon. Le travail donne un sens à la vie par ce qu’on accomplit pour soi et pour autrui. Des expériences ont montré les effets désastreux du RUB: dépression, alcoolisme, consommation de médicaments et de drogue. Ferry respecte le travail. Il craint que l’IA n’affaiblisse aussi la discipline et le travail scolaires. Cependant, il serait nuisible d’interdire l’IA dans l’enseignement. Il faut organiser la complémentarité de la machine et des efforts de l’élève, apprendre à s’en servir. L’IA doit libérer des tâches ingrates pour augmenter la productivité et la créativité des salariés dans des tâches exigeantes. Opposé au RUB, Ferry est favorable à un service civique consacré par exemple à l’écologie ou à l’aide apportée aux personnes âgées. Il souhaite qu’on oriente les écoliers vers des métiers dont on aura toujours besoin, nécessitant des relations avec autrui, alliant la main, le cœur et l’intelligence, intégrant un savoir concret et physique: infirmiers, médecins généralistes, psychologues, jardiniers, cuisiniers, aides-soignants, sages-femmes et professeurs… de talent.
Decels contre e/acc
Le chapitre IV se demande s’il faut, pour construire l’avenir radieux de l’IA, accélérer ou ralentir le développement de celle-ci. Cette question oppose les decels, partisans d’un ralentissement ou d’un moratoire, aux accélérateurs, les e/acc, prônant le post-humanisme. Parmi ces derniers figure le milliardaire Marc Andreessen, auteur du Techno-Optimist Manifesto. Les e/acc ne se contentent pas de vouloir dépasser l’humain actuel (transhumanisme) en luttant contre les effets de la vieillesse, en prolongeant la vie en bonne santé de la prochaine génération jusqu’à 150 ans, autrement dit d’améliorer l’homme sans le dénaturer, non, ils visent l’immortalité sur la Terre, veulent se débarrasser du corps biologique mortel et individuel, pour fondre l’humanité dans une sphère d’intelligence pure. Les e/acc ont le pouvoir dans la Silicone Valley. Ferry n’est pas e/acc. Il reconnaît néanmoins les progrès de Neuralink d’Elon Musk dans l’optimisation neurologique. En mars 2023, les decels, dont Elon Musk (qui joue sur tous les tableaux), Yuwal Harari et Yoshua Benjo, ont proposé un moratoire de six mois pour réfléchir: faut-il vraiment automatiser tous les emplois? Développer des esprits non-humains, plus intelligents et nombreux que nous, qui nous remplaceront? Que penser des robots-tueurs au service du narcotrafic, des dictateurs génocidaires ou du terrorisme? En avril 2024, Sam Altman a souhaité que les dix entreprises en IA les plus puissantes soient soumises à des inspections. Onze sujets sont soumis à régulation, dont les fakenews et deepfakes, les droits d’auteur, le pompage de données personnelles, les cyberattaques, la fabrication de bombes sales et de virus mortels. Quant à Ferry, qui ne croit pas à un moratoire que les puissances illibérales ne respecteraient pas, il mentionne quatre mesures d’urgence parmi lesquelles la levée de l’anonymat sur les réseaux sociaux et l’attribution aux plateformes du statut d’éditrices, et pas seulement celui de transporteuses et d’opératrices.
Le credo e/acc
Le philosophe examine ensuite les fondements du credo des e/acc de la Silicon Valley, à savoir le libertarisme capitaliste et un projet métaphysique à prétention scientifique, exprimés dans le Techno-Optimist Manifesto d’Andreessen: 1) Encourager la croissance et l’innovation contre les décroissants ennemis du genre humain avec le mot d’ordre «accélérez ou mourez!» 2) La science et la technique résoudront tous les problèmes, y compris écologiques. 3) Donner un fondement scientifique aux idées e/acc en recourant à la thermodynamique. 4) Promouvoir la diversité partout. 5) Augmenter la puissance énergétique grâce au nucléaire dont l’univers IA a besoin. 6) La logique du marché est la seule qui vaille. L’Etat ne doit pas intervenir. 7) L’élite accélérationniste doit s’emparer des leviers du pouvoir politique.
Selon Ferry, cette idéologie techno-solutionniste confond la raison instrumentale (si tu veux atteindre telle fin, utilise tel moyen!) avec la raison objective qui pose des fins absolues, des valeurs universelles sous forme de devoirs: tu ne mentiras pas, tu rendras l’argent qu’on t’a prêté, tu ne tueras point, etc. Le philosophe s’oppose à Descartes, celui des animaux-machines et de l’homme maître et possesseur de la nature. Il rejoint les craintes de Heidegger, selon lequel la pensée computationnelle évacuera toute forme de méditation, le monde technique étant fondé sur la volonté et la maîtrise pour elles-mêmes. L’époque des Lumières posait encore des fins: émanciper l’homme de la superstition et des servitudes naturelles en vue de la liberté de penser et du bonheur. Au XIXe siècle, le progrès de la science devint une fin en soi. Le dernier problème du monde sera celui de la finitude. Il nous faudra l’immortalité. Et après?
Nous reviendrons sur ce dernier paragraphe.
Notes
1 Luc Ferry, IA, grand remplacement ou complémentarité?, Editions de l’Observatoire, Paris, 2025.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- L'affaire Jacques Baud (2/2) – Editorial, Félicien Monnier
- Gustave Roud ou la lenteur comme résistance – Yannick Escher
- Voyage au Centre du Monde (2) – Sébastien Mercier
- La démocratie malade d’elle-même – Olivier Delacrétaz
- Loi sur les communes: une autre voie – Benoît de Mestral
- Vers un too big to fail pharmaceutique? – Cédric Cossy
- Mobilité sociale et lutte des classes – Le Coin du Ronchon
