Identification
Veuillez vous identifier

Mot de passe oublié?
Rechercher


Recherche avancée

La lutte finale n’en finit plus

Jacques Perrin
La Nation n° 2184 24 septembre 2021

Dans l’article qui suit, nous complétons nos réflexions sur l’intersectionnalité définie comme convergence des luttes menées par des minorités féministes, antiracistes, LGBT, anticapitalistes, zadistes et animalistes, amies de George Floyd, Adama Traoré et Greta Thunberg, en vue de l’égalité parfaite dans un monde enfin meilleur.

Pour les minorités, le terrain ne ment pas; c’est le paradis des activistes. Les minorités agissent, confiant la tâche de réfléchir à des chercheurs amis dans des sections spécialement créées au sein des facultés de sciences sociales.

Prenons l’affaire de Pury à Neuchâtel.

La statue du bienfaiteur de la ville, ayant construit une partie de sa fortune grâce à la traite négrière au XVIIIe siècle, ne sera ni abattue ni déplacée. Une autre statue symbolisant la douleur du peuple noir ne lui fera pas face, ni une œuvre représentant les manifestants en train de la déboulonner.

Deux pétitions ont été déposées en 2020 pour prier la ville de Neuchâtel de prendre des mesures.

L’une avait recueilli 200 signatures. Elle proposait l’installation d’une plaque explicative afin de faire toute la lumière dans les zones d’ombre de l’histoire neuchâteloise et de favoriser la cohésion sociale en luttant contre le racisme. Ces pétitionnaires ont gagné. L’éditorialiste du Temps se réjouit: Ce qui se joue ici […] est le renversement de ce récit – on ne sait trop quel récit officiel, l’histoire ne se composant plus de faits mais de récits (réd.) – systématiquement écrit par les « vainqueurs», les puissants, les dominants, et, pour le dire clairement, les Blancs. Cette historicisation du personnage de Pury […] est un pas vers une histoire, et donc un futur, plus juste.

L’autre pétition, celle du Collectif de la Mémoire, profitant de l’internationalité de Black Lives Matter, ayant réuni 2500 signatures – dont certaines en provenance des Etats-Unis – demandait de remplacer la statue par un hommage aux victimes de la traite. Pour Faysal Mohamad Mah, porte-parole du collectif, l’objectif n’est pas atteint, mais c’est un bon pas en avant. Les mesures ne représentent pas une finalité, mais montrent la voie aux autres villes suisses. Il ne suffit pas de condamner le racisme, il faut l’arracher à la racine, éduquer non seulement les jeunes, mais aussi les éduquants. Les personnes chargées de trouver les solutions antiracistes ne sont ni les plus concernées ni les plus informées. A noter que Neuchâtel se propose de rejoindre une coalition de 500 villes européennes engagées dans l’amélioration de leurs politiques de lutte contre le racisme.

L’affaire de Pury illustre la manière dont opère la convergence des luttes et le rapport qu’elle entretient avec la politique. D’abord, les intersectionnels trouvent un appui presque unanime dans les médias et parmi une majorité de politiciens sensibles à l’argument de la culpabilité collective des Blancs. Les activistes, certains journalistes, certains politiciens et quelques avocats «humanitaires» se recommandent les uns des autres. Comme tous les collectifs, le Collectif de la Mémoire poursuit un but planétaire dans une perspective américaine, éradiquer le racisme. Les études de genre et de race sont des produits américains, issus de l’histoire américaine, même si les philosophes français de la déconstruction (Derrida, Foucault, Deleuze) ont allumé le feu qui les illumine. M. Mah se charge d’arracher la mauvaise herbe raciste dans les jardins neuchâtelois. Il se dit Afro-descendant du Locle. Il est un descendant d’esclave africain en Amérique? Un immigré africain? Tous les Africains n’ont pas été esclaves en Amérique. Est-il un racisé? Un décolonisé? Un postcolonisé? De quel pays africain vient-il? Cela a son importance. Le Soudan, le Sénégal, l’Erythrée ou le Rwanda n’ont pas la même histoire. Vu son prénom, il est probablement musulman. Pourquoi lutte-t-il à Neuchâtel? Le Neuchâtelois moyen, marqué par le protestantisme, le radicalisme libéral ou le socialisme, n’est pas particulièrement raciste. Les horlogers des montagnes, sensibles aux théories anarchistes de Bakounine, n’ont rien des rednecks de l’Alabama. Mais les collectifs se moquent de l’histoire neuchâteloise. Le cas de Pury suffit pour étaler leur théorie du racisme d’Etat, du racisme structurel, du racisme systémique auquel aucun Blanc n’échappe. Les Neuchâtelois blancs ne se rendent même pas compte de leurs privilèges car la blanchité les aveugle. C’est pourquoi il faut éduquer les éduquants (blancs?) pas assez concernés et informés. Des éduquants noirs payés par l’Etat de Neuchâtel feraient sans doute mieux l’affaire… L’Université de Lausanne pourrait les former, qui a organisé le 8 septembre une journée d’étude Race et blanchité, la blanchité se définissant comme norme hégémonique reposant sur le racisme structurel et organisant les rapports sociaux de race dans le monde.

A nos yeux, les concepts intersectionnels empêchent tout dialogue. Que valent les arguments des Blancs ignorants et inconscients du racisme où ils sont enfermés? Ils ne peuvent que demander pardon ou mettre en valeur les vrais combattants, faire office de collabos utiles. Un homme blanc cis-genre dirait-il: Je respecte les femmes, je ne suis pas raciste, ni homophobe, le soupçon planerait toujours sur lui. En URSS, être fils de bourgeois, de pope ou de noble était un péché impardonnable.

Il y a dans la plupart des théories féministes, antiracistes, LGBT et aussi écologistes extrémistes un élément pseudo-religieux et antipolitique qui interdit les discussions honnêtes. Le syndic de La Sarraz, Daniel Develey, qui eut affaire aux zadistes du Mormont, dit dans le Journal de Morges: J’ai reçu ces jeunes fort sympathiques à l’Hôtel-de-Ville, mais même lorsque j’ai sorti une bouteille dans l’intimité au carnotzet, je me suis rendu compte que le dialogue était impossible. Ça m’a marqué. Et ce syndic n’est pas un sentimental mou.

La lutte finale pour l’égalité inaccessible n’en finit plus. Quand les égalitaristes comprendront-ils que l’égalité n’est pas synonyme de justice?

Vous avez de la chance, cet article est en accès public. Mais La Nation a besoin d'abonnés, n'hésitez pas à remplir le formulaire ci-dessous.
*


 
  *        
*
*
*
*
*
*
* champs obligatoires
Au sommaire de cette même édition de La Nation: