Bex – Nice: le chemin
Rejoindre la mer à pied depuis la maison était un vieux rêve qu’une récente retraite permettait enfin d’envisager. N’ayant pas la folie improvisatrice d’un Sylvain Tesson, nous avions planifié l’itinéraire durant l’hiver, réservant gites et hôtels pour voyager léger (il est un âge où on renonce volontiers au bivouac sous la pluie). Le programme d’entraînement physique raisonnablement suivi durant le printemps nous laissait bon espoir d’arriver au bout des 25 étapes, totalisant 525 kilomètres et 30 000 mètres de dénivelé positif.
Mon épouse et moi-même fermons la porte de notre domicile un matin ensoleillé de juillet pour traverser la plaine du Rhône et remonter le Val d’Illiez. Du col frontière de Cou, nous allons ensuite suivre, avec quelques rares digressions, le tracé de Grande Randonnée 5 (GR5), jusqu’aux galets de la Promenade des Anglais. L’itinéraire contourne Chamonix par l’ouest pour traverser ensuite le Beaufortin, la Tarentaise, la Vanoise, le Briançonnais, le Queyras et le Mercantour.
La première portion de l’itinéraire est, paraît-il, particulièrement spectaculaire. Mais la météo n’est pas à la fête et nous ne verrons jamais le massif du Mont Blanc durant les trois jours où nous aurions pu l’admirer. Tant pis: nous gardons l’image impressionnante de la chaîne des Fiz, côtoyée au-dessus de Samoëns.
Le paysage évolue au fil des jours. L’itinéraire savoyard coupe des vallées coulant vers l’ouest par une succession de cols plus ou moins escarpés. Les forêts de sapins nous rappellent nos paysages alpins. Des canaux – c’est ainsi que se nomment les bisses français – suivent les flancs pour irriguer des alpages où paissent vaches et moutons. Les neiges éternelles se font momentanément rares.
Nous découvrons les vestiges des mines de galène de Peisey-Nancroix. Un grand bâtiment y abritait la prestigieuse Ecole française des mines, avant que celle-ci ne déménage à Paris. La chapelle de Notre-Dame des Vernettes, joyau de l’art baroque érigé près d’une source aux vertus curatives surnaturelles, surplombe le vallon à 1800 mètres.
On retrouve des sommets élevés et enneigés à l’approche de la Vanoise. Tignes nous offre le laid spectacle de ses clapiers à touristes, ses parkings et ses pentes désertiques modelées au bulldozer pour les skieurs. Heureusement, nous pénétrons rapidement dans le parc naturel. Les vallons latéraux s’allongent et les traces d’activité humaine se raréfient. Nous empruntons une section de l’ancienne route du sel, chemin muletier utilisé tant pour amener le sel d’Italie que pour y exporter les fromages de la Tarentaise. Le GR5 contourne ensuite le versant sud du massif par un sentier en balcon. C’est ici que nous ferons la majorité de nos trop rares observations de la faune: des chamois, un seul bouquetin et de nombreux vautours fauves.
Nous atteignons les confins de la Savoie au-dessus de Valfréjus. Dès la descente du col, les mélèzes et les pins remplacent les sapins. Cette végétation nous accompagne presque jusqu’à Nice. Les vallées coulent désormais plutôt vers le sud et, au lieu de les couper, l’itinéraire les longe en passant d’une crête à l’autre. Nous suivons la Clarée, le Guil, l’Ubaye et, très longuement, la Tinée. Plusieurs cols stratégiques rejoignent l’Italie à l’est: Mont Cenis, Montgenèvre, Agnel, Larche. Les places de Briançon et Fort Queyras ont précédé les constructions fortifiées de la fin du XIXe siècle, époque où l’on craignait d’éventuelles attaques de la Triple Alliance depuis l’Italie. Plantée à 2700 mètres, la batterie de Viraysse et son casernement pouvaient accueillir 200 hommes pour défendre les vallées de l’Ubaye et de Larche. Les vestiges de ces fortifications abandonnées depuis cent ans restent impressionnants.
A hauteur de Briançon, nous observons pour la dernière fois des glaciers sur le lointain massif des Ecrins. Les montagnes que nous côtoyons ensuite, quoique hautes, prennent des formes plus arrondies. Le minéral règne en maître, avec quelques maigres herbages dans d’immenses pierriers. Nous cheminons des heures sur d’anciens pâturages soigneusement dépierrés par les anciens, mais pour la plupart abandonnés. Les canaux ne sont plus entretenus et l’eau manque. Ce sentiment de désolation se renforce en abordant le Mercantour. D’immenses versants aménagés en terrasses pour la culture du seigle ou de l’avoine sont à l’abandon, au mieux broutés par d’immenses troupeaux d’ovins. Les anciennes habitations d’été tombent en ruines.
A Saint-Dalmas Valdeblore, alors que tous les randonneurs se ruent vers la Vallée des Merveilles et ses gravures rupestres, puis vers Menton, nous poursuivons plein sud vers Nice. Pas de regret, puisque le magnifique sentier de crête – une autre route du sel – offre de magnifiques points de vue vers la Tinée et la Vésubie. La végétation changeante à chaque kilomètre foisonne d’insectes et de papillons. Les sapins réapparus parmi les mélèzes laissent rapidement place aux pins maritimes, puis à diverses espèces de feuillus. D’anciennes haies de buis bordent le chemin pour apporter de l’ombre au voyageur. Sur les anciennes cultures en terrasses autour des villages – oliviers, vignes, fruitiers – le maquis a hélas repris ses droits. Les anciennes habitations sont pour la plupart converties en résidences secondaires: la taille des clôtures et l’agressivité des chiens sont inversement proportionnelles à la distance vers la mer.
Nous terminons le périple en traversant Nice du nord au sud. Après quatre semaines en montagne, nous sommes sonnés par le trafic, le bruit et la foule de touristes. Mais après avoir essuyé la pluie à Chamonix, le froid à Tignes, la soif dans l’Ubaye, l’orage et la grêle dans le Mercantour, nous ne déplorons qu’un nez pelé par le soleil. C’est le moment de sauter dans la Grande Bleue et de boire le pastis de la victoire.
(à suivre: les rencontres)
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Reconnaissance de la Palestine – Editorial, Félicien Monnier
- Eloge du stress – Jean-François Cavin
- L’Abbatiale de Payerne restaurée – Antoine Rochat
- Loi vaudoise sur l'énergie – Olivier Klunge
- Qu’est-ce qu’un assainissement? – Olivier Klunge
- Roma Capitale – Xavier Panchaud
- Initiative inepte – Lionel Hort
- Grammaire et égalité: une autre vision – Julien Le Fort
- Apparitions, disparitions, irritations – Le Coin du Ronchon
